Adieu au doux garçon mélancolique

Une transformation profonde dans ma vie s’est mise en marche dès l’instant où je me suis engagé auprès des Free Software Fans. Mon intention initiale était simple et familière : créer des amitiés, tout comme j’avais tenté de le faire en 2020. Pourtant, malgré mes bonnes intentions, plusieurs de mes actions ont involontairement causé un réel malaise parmi les membres du club. Ma relation avec les Free Software Fans fut donc rompue assez rapidement. À l’époque, j’étais déconcerté, incapable de comprendre précisément où j’avais failli. Cette confusion m’a poussé à poursuivre ma quête de compagnie, souvent dans le domaine de l’imagination ou au sein d’autres cercles.

C’est durant cette période que j’ai rencontré Zumfy, également connu sous le nom de Future, un autre ardent défenseur du logiciel libre. Nous avons découvert un nombre remarquable d’intérêts et de convictions partagés, et, en quelques semaines, nous étions devenus des confidents extrêmement proches. Je croyais sincèrement que notre amitié était destinée à durer. Tragiquement, il n’en fut rien. Un incident impliquant la compromission d’une clé privée OpenPGP a brusquement mis fin à notre lien, une relation qui n’a pas survécu au-delà de cinq mois. L’impact psychologique de cette perte fut sévère et durable : ce fut un coup écrasant dont j’eus beaucoup de mal à me remettre. Malgré mes efforts acharnés pour renforcer ma résilience émotionnelle, je me suis révélé incapable d’accepter la dure réalité d’avoir perdu mon ami le plus cher.

Néanmoins, la vie, implacable dans son avance, exige de continuer. Par la suite, j’ai rencontré de nombreuses personnes. Certaines de ces relations se sont formées sur le Fediverse, d’autres au sein de diverses communautés sur Matrix, SimpleX, ou issues des univers éclectiques du Tildeverse ou d’I2P. Toutefois, la nature de ces interactions a subi une légère transformation. Nos conversations se sont presque exclusivement limitées à des sujets techniques — discussions sur le code, les protocoles ou la philosophie. Nous abordions rarement, voire jamais, nos vies personnelles, nos espoirs ou nos chagrins privés.

Cette distance particulière ne m’a pas d’abord inquiété. Ce qui a finalement suscité ma réflexion fut une remarque d’un de mes connaissances. Il m’a parlé d’un ami qu’il connaissait depuis quatre ans, mais dont il ignorait totalement des détails aussi basiques que l’âge ou la profession. Il a observé que cet ami possédait un « OPSEC en or », désignant une sécurité opérationnelle impeccable. En revanche, a-t-il ajouté, mon propre comportement lui paraissait plutôt « étrange ». Cette observation anodine est devenue un catalyseur, me poussant à reconnaître qu’un changement important était en cours autour de moi, et qu’un changement concomitant en moi-même devenait peut-être nécessaire.

En 2020, je n’étais pas encore défenseur du logiciel libre ; en réalité, j’ignorais complètement jusqu’au concept même de « logiciel libre ». Je continuais à utiliser des outils de messagerie propriétaire, et mes amis de l’époque utilisaient tous leur vrai nom sur Internet. Le paysage de mon entourage actuel est bien différent. Les personnes qui m’entourent aujourd’hui ont une conscience profondément enracinée de la sécurité, de la confidentialité et de l’anonymat. Leurs stratégies de sécurité opérationnelle les conduisent presque toujours à adopter des identités pseudonymes persistantes et à éviter scrupuleusement de divulguer toute information relative à leur existence hors ligne.

Par ailleurs, même si chacun cultive ici une identité cryptographique, ces identités numériques s’avèrent fragiles et éphémères. Alice peut soudain compromettre sa clé privée, publier un certificat de révocation et disparaître totalement du monde numérique. Bob peut voir son modèle de menace changer brusquement, nécessitant un passage immédiat à une nouvelle identité. Dans cet environnement, les départs ne constituent pas des événements exceptionnels ; ils sont courants, attendus, et dépourvus de caractère remarquable.

Pour m’intégrer plus harmonieusement dans ce milieu, j’ai compris que je devais procéder à certains changements en moi-même. Je dois entreprendre une reconstruction fondamentale de ma propre personne. L’objectif est de devenir un être guidé presque entièrement par la rationalité, d’atténuer encore davantage la part de sensibilité brute en moi. Même si atteindre l’état d’un automate parfaitement impassible reste hors de portée, je dois apprendre le détachement — regarder avec équanimité les attachements émotionnels du passé, accepter l’inévitabilité des séparations, considérer toute connexion éphémère avec un calme philosophique, et apprécier, sans attachement désespéré, ce que je possède dans le présent.

Il n’y aura plus de « copains » dans mon entourage immédiat. Désormais, ce qui m’entourera sera des « camarades ». Les liens entre nous ne seront pas tissés d’une intimité psychologique profonde. Ils seront forgés dans la poursuite commune d’une cause partagée : lutter ensemble pour la liberté du logiciel, contribuer côte à côte aux mêmes communautés du logiciel libre, et poursuivre d’un même élan le même idéal — une vision d’une fondation logicielle libre pour une société libre.

Adieu, doux garçon mélancolique.